Le piège du FN était trop parfait

Plouf. Les médias sont tombés dedans.

La députée européenne frontiste le reconnaît d’ailleurs: rien de solide dans ce qu’elle a donné à la justice. Pourtant, l’info a fait le tour des médias et a été reprise pour argent comptant, dans les premiers jours de la semaine du 29 mai. Sidérant.

Semer le doute dans les esprits

Sophie Montel s’est ainsi contentée de compiler les noms des assistants parlementaires PS, LR, EELV et ex-FdG à Bruxelles qui ont aussi des responsabilités militantes. Aucun travail d’enquête derrière la liste de 19 élus européens aujourd’hui accusés d’avoir eu recours à des emplois fictifs parmi leurs assistants. Juste un calcul politique.

Le FN sait que l’affaire des assistants l’a handicapé dans la présidentielle. La sortie de Philippe Poutou lors d’un débat entre les 11 candidats a fait extrêmement de mal à Marine Le Pen.

En dénonçant d’hypothétiques abus identiques de la part de tiers, le parti d’extrême droite cherche ainsi à rééquilibrer le poids de l’accusation, voir à l’annuler. Peu importe de la véracité des accusations, l’important est que l’on en parle, que le doute se propage. Dans cette stratégie, le FN a ainsi pu compter sur la complaisance de nombreux médias, avides de scandales, qui ont repris sans vérifier les accusations… bien mieux que tous les communiqués de presse ou tweets de Florian Philippot.

Pratique encadrée

Pourtant, la stratégie du parti d’extrême droite saute aux yeux. Pas besoin d’avoir une thèse sur le règlement interne du Parlement pour le comprendre: il veut se faire passer pour victime. Le FN dénonce un prétendu “deux poids deux mesures”, il affirme que ses élus sont harcelés juridiquement au moindre écart alors que les autres partis sont libres de faire ce qu’ils veulent.

Sauf que Sophie Montel ment quand elle dit que l’Office européen anti-fraude (OLAF) lui reproche d’avoir employé un assistant au motif qu’il était aussi impliqué dans la vie politique du FN. Ce que lui reproche l’OLAF, c’est d’avoir employé quelqu’un, avec l’argent du Parlement, qui travaillait presque uniquement pour le FN (77 000 euros lui sont aujourd’hui réclamés).

Pour la petite histoire, à l’automne 2016, j’ai croisé un assistant parlementaire à la Gare du Midi de Bruxelles. Je l’ai salué, nous avons un peu discuté et lorsque je lui ai demandé où il allait, il m’a répondu: “j’ai pris un jour de congé, je vais faire campagne à Lille pour les primaires de mon parti”. Aussi simple que cela.

Autre solution si le temps nécessaire pour faire campagne est plus long: le congé sans solde.

Ce que fait la justice

Ce que ne veut pas comprendre le FN (ou refuse de comprendre), c’est qu’à Bruxelles, les députés doivent rendre des comptes sur la manière dont ils dépensent l’argent qui est mis à leur disposition (à l’exception de l’enveloppe de frais généraux, toujours très opaque). Il doit être dépensé dans le cadre du mandat d’eurodéputé, pas pour des campagnes locales, nationales ou pour faire vivre un parti.

A Paris, cette notion “d’accountability” n’en est qu’à ses balbutiements. Pour s’en persuader, il suffit de relire les déclarations de certains élus du Palais Bourbon lors de l’affaire Fillon (revoir le billet de blog d’Authueil à ce sujet), outrés d’avoir à se justifier.

Ainsi donc, comment accorder le moindre crédit à cette d’information issus des rangs du FN ? En terme de sérieux, elle se situe à des années lumières du travail que peuvent réaliser un Médiapart ou un Canard Enchaîné avant de sortir une affaire type Cahuzac ou Fillon.

Le job de journaliste est de vérifier de la véracité des faits, d’enquêter ou de challenger les argumentaires des politiques. Pas de faire de l’audimat ou du clic en surfant sur le climat des affaires. 

Certains diront que si la justice ouvre une enquête, c’est qu’il y a quelque chose. Non, c’est juste son boulot de vérifier les éléments qui lui sont apportés. Et que cela ne veut en rien dire qu’elle a des éléments autres que ceux fournis par la députée FN. Ce qui dit si une accusation est un solide ou non, c’est la mise en examen qui intervient plus tard (voir jurisprudence de l’affaire Fillon).

La nuance vs. la pêche à la grenade

Attention, je ne dis pas que dans cette liste de 19 noms, il ne peut avoir un(e) ou plusieurs député(e)s qui ont employé des assistants qui n’en étaient pas et qui travaillaient en réalité pour autre chose. Des précédents existent, et il n’a pas fallut attendre le FN pour les déceler.

En 2014, à la veille des élections européennes, Médiapart a publié un long article montrant que plusieurs élus comme Alain Cadec (LR) ou Jean-Luc Mélenchon (FI) avaient utilisé des contrats du Parlement pour employer occasionnellement des personnes dont les missions n’avaient pas grand chose à voir avec l’UE (mais jamais aucun parti n’a utilisé ces petits arrangements à une échelle similaire à celle du FN depuis 2014, c’est quasi industriel).

La liste réalisée par Sophie Montel peut avoir pointé du doigt des cas réels, mais ce ne serait que le fruit du hasard. Un peu comme quand vous pêchez à la grenade, vous avez toujours plus ou moins de chance de ramener du poisson à la maison, même si pour cela vous avez détruit tout l’environnement aux alentours.