Quand la présidentielle fait oublier la démocratie aux Français

“Si au second tour, c’est un candidat des extrêmes contre un autre candidat que celui pour lequel j’ai voté au premier tour, je m’abstiens, hors de question de retourner à l’isoloir”.

Cette phrase, je l’entends régulièrement dans mon entourage. Certaines précisent que “de toutes façons, le programme ne pourra pas être appliqué” ou que “nous sommes en France quand même”.

Regardez vers l’Est

Une telle logique me sidère. Comme si les partis issus des extrêmes n’allaient pas mettre en place, une fois élus, leur programme. Comme si on pouvait leur laisser le bénéfice du doute ou que la France serait, pour une raison inconnue, immunisée contre les dérives autoritaires.

De part mon métier, je suis amené à suivre les évolutions et les pratiques de ces formations. Au fil des années, elles ont appris à avancer masqué pour pouvoir faire illusion dans le jeu démocratique. Mais dès qu’elles obtiennent ce qu’elles veulent, les masques tombent, à chaque fois. Dernier exemple en date, à une heure et demi d’avion de Paris, la Pologne.

Depuis octobre 2015, le PiS (Droit et Justice) gouverne le pays. Il s’agit d’un parti nationaliste, ultra-catholique et xénophobe. Pour s’attirer les sympathies des électeurs, ses responsables ont durant leur campagne policé leur discours, propositions et misé sur les critiques envers le centre-droit, usé par 7 ans au pouvoir. Avec seulement 35% des voix, Ils ont ainsi réussi à décrocher 51% des sièges de la Diète.  Ce n’est pas du jour au lendemain qu’ils ont mis la vie politique et les institutions au pas. Non, il s’agit d’un long travail de sape de l’état de droit.

Recette pour transformer votre pays

Pour le PiS, la priorité a été d’affaiblir les contre-pouvoirs. À Varsovie, ils ont donc commencé par le Tribunal constitutionnel. Dès la fin de l’année 2015, début 2016, ses pouvoirs ont été drastiquement réduit, ses compétences diluées et le gouvernement a fait passer en force l’augmentation du nombre de ses juges pour pouvoir placer des proches (et avoir la majorité).

La deuxième salve a été dirigée contre les médias. Le PiS a procédé à une purge dans le service public, les journalistes trop critiques ont été poussés vers la sortie. Les lois ont aussi été modifiées (hiver 2016) pour permettre au ministre des Finances de nommer et de révoquer les dirigeants des médias publics, réduisant à néant leur indépendance (note: en France, le ou la patron(ne) de France Télévision est désigné par le pouvoir politique, mais une fois en place il ne peut être démi, garantissant sa liberté d’action dans l’exercice de son travail avec la rédaction).

Récemment, un journaliste polonais m’a dit “quand je regarde TVP [la principale chaîne publique], j’ai du mal à faire la différence avec Russian Today… tout est biaisé, pipoté et porté sur le complotisme”.

Les médias privés sont aussi en ligne de mire, surtout ceux de l’opposition. Une loi est en préparation pour “repoloniser” les journaux locaux. Le PiS estime que si un titre appartient à un groupe étranger, il ne peut pas défendre les intérêts du pays. Comme si défendre la comm’ d’un gouvernement était le boulot d’un journaliste…

En attendant, les ministres ont résilié tous les abonnements de leurs administrations à ces différents titres et leur ont interdit d’y acheter de la publicité ou d’y passer des annonces publiques. Pour un journal comme Gazeta Wyborza [l’équivalent du Monde], c’est 20% du chiffre d’affaires qui a été perdu.

Quand vous avez fait tout ça, vous êtes déjà plus à l’aise, vous avez les coudés un peu plus franches, mais ce n’est pas suffisant.

Savoir reculer si nécessaire

Dans l’idéal, faites aussi le ménage dans les haut-gradés de l’armée. Le PiS a remplacé 90% de l’Etat-major et limogé 30% des généraux.

À l’automne 2016, dans sa lancée, il a tenté de supprimer complètement le droit à l’avortement déjà extrêmement restreint en Pologne [uniquement en cas de viol, de danger mortel pour la mère ou malformation grave pour l’enfant]. Sur ce point, le gouvernement a dû reculer, car les Polonaises sont descendues dans la rue.Dorénavant, c’est d’ailleurs le système éducatif qui est dans le collimateur et les profs tentent d’enrayer la réforme en manifestant eux-aussi.

Ne pas oublier de réécrire l’Histoire

Dans le même temps, le patron du PiS mène un remarquable travail de destruction de l’image Lech Walesa, héros de la lutte des années 80 pour la démocratie. Ce dernier, qui est aussi Prix Nobel de la Paix, est une voix respectée en Pologne et n’hésite pas à critiquer le gouvernement.

L’objectif de Jaroslaw Kaczynski [qui était pourtant aussi dans Solidarnosc] est donc de transformer l’Histoire, de faire apparaître l’électricien des chantiers navals de Gdansk comme un agent au service de la dictature communiste…

Pourquoi ? Car cela permettrait de démontrer que les institutions actuelles ne sont pas la vraie Pologne, mais un ersatz d’URSS, de quoi les délégitimer profondément, de quoi préparer la prochaine étape à savoir une réforme en profondeur de la République et de ses équilibres.

“Les grandes idées qui sont les nôtres”

A l’exemple polonais, je pourrais calquer le cas de la Hongrie. Au pouvoir depuis 2010, le Premier ministre Viktor Orban a fait sensiblement la même chose, dans un ordre assez similaire (Tribunal constitutionnel, médias en premiers, puis loi électorale, etc). Et comme il a un peu d’avance par rapport à la Pologne, il en est maintenant rendu aux universités et a fait passer un projet de loi, taillée sur mesure pour faire fermer celle qui le dérange. Les ONG sont la prochaine cible.

Petit à petit, ceux qui veulent mettre à mal un système qu’ils honnissent savent être patients, se justifier quand il faut, voir même reculer s’ils se sentent défaillir. Tout cela pour ensuite mieux repartir à l’assaut de la citadelle de l’état de droit. Et quelle exception culturelle justifierait que la France soit immunisée contre cela ? J’ai beau chercher, je ne vois pas.

Ainsi, pour raccrocher mon exemple à la France, il faut se souvenir que Marine Le Pen envoie régulièrement des appels du pied aux gouvernements polonais et hongrois. En mars 2017, elle a ainsi déclaré:

« Même si les alliances ne sont pas formelles, les grandes idées qui sont les nôtres, restent quand même communes » alors qu’elle évoquait sa vision de l’UE. Et les députés européens du FN prennent régulièrement la défense des mesures prises par Viktor Orban ou Jaroslaw Kaczynski [voir ici, ici et ici].

Finalement, sommes-nous si différents des Polonais ou des Hongrois ?

L’exaspération des Français envers la vie politique peut se comprendre. Le système de la présidentielle est même fait pour créer de la division et de l’exaspération, mais au final, l’essentiel ne doit pas être oublié. Tous les candidats et leurs valeurs ne se valent pas et il faut savoir faire preuve de nuance et de responsabilité pour qu’une démocratie, même imparfaite, continue de vivre.

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Note: ce billet de blog a été préparé avant la progression de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages. Si sur la question des valeurs humaines ce dernier n’a rien à voir avec Marine Le Pen, certaines de ses mesures, déclarations, attitudes posent aussi la question de sa réelle relation avec la “démocratie libérale” [ce qui n’a rien à voir avec l’économie]. La gauche existe aussi des penchants autoritaires.