Couvrir le Brexit, quelques considérations de l’an V

Déjà cinq ans. Cinq ans que le Premier ministre britannique d’alors, David Cameron, annonçait l’organisation d’un référendum sur l’appartenance de son pays à l’UE. C’était en février 2013. S’en est suivi la tentative de redéfinition du statut du Royaume-Uni au sein du bloc, la tenue du scrutin, la surprise, l’attente pour l’activation du fameux article 50, et maintenant, la négociation en tant que telle.

Cinq ans donc que des journalistes couvrent cet événement unique dans l’histoire. Un divorce entre un État et la construction européenne. Le dossier est passionnant pour celui ou celle qui s’intéresse à l’avenir de notre continent, ses relations de voisinage, sa place dans le monde, etc. Mais à suivre au quotidien, il devient vite un casse-tête. Explications.

Comme un iceberg

En effet, ce n’est pas juste « un dossier », c’est un éco-système en lui-même.

Le Brexit concerne des milliers de pages de législation, mais aussi des centaines de structures de relations bilatérales au sein de l’UE et envers le reste du monde. Aviation, train, trafic maritime, numérique, énergie, consommation, agriculture, tous les secteurs sont concernés.

Pour un journaliste, suivre la discussion dans son ensemble est mission impossible. Vous ne pouvez vous concentrer que sur quelques points précis et que vous considérez comme les plus emblématiques. Vous me direz, faire des choix est une des nécessités du métier de journaliste.

Mais avec le Brexit, vous avez l’impression de vous retrouver face aux tonneaux des danaïdes. Vous découvrez toujours un nouvel aspect, un nouvel impact. Avec cette petite phrase qui vous assaille: « il faudrait écrire là-dessus, mais je ne vois pas quand ».

Du macro vers le micro

Petit à petit, nous notons d’ailleurs que le Brexit quitte la rubrique « politique » des  grands médias, pour maintenant irriguer les rubriques ou journaux spécialisés.

En effet, pour chaque secteur de l’économie, ce n’est que presque deux ans après le référendum, que l’on commence à avoir une idée des conséquences et enjeux.

Un diplomate me disait il y a quelques temps.

« Qui sait, peut-être qu’au dernier moment de la négociation, nous nous rendrons compte que nous avons oublié quelque chose ».

Olé.

Des citoyens britanniques sous embargo

Pour comprendre le cadre des futures relations, anticiper là où les Européens et les Britanniques vont probablement atterrir (pas avant 2020, rassurez-vous), vous vous devez aussi de suivre les déclarations politiques des deux bords. Et c’est là que la folie s’amplifie.

Nous sommes presque deux ans après le référendum, mais en réalité, la campagne n’est toujours pas terminée au Royaume-Uni. Les responsables au pouvoir outre Manche continuent, chaque jour, de déclarer tout et son contraire, et proposer des choses à des années-lumières de la réalité. Comme si cette dernière n’avait pas d’importance. Que seul le show comptait.

Il y a bien entendu les habitués de l’exercice, comme le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson. Mais on trouve aussi toute une ribambelle d’élus conservateurs, qui chauffent à blanc l’opinion publique, pour le plus grand plaisir de la presse tabloïd. Tout ce bruit permanent empêche aux citoyens de cerner ce qui est possible ou ne l’est pas.

Ainsi, la Première ministre britannique, issue des rangs des conservateurs, répète sans cesse que l’importance du Royaume-Uni rend nécessaire pour l’UE la signature d’un futur accord « sur-mesure ».

Les Vingt-Sept en sont conscients, et ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts, par exemple, à signer aussi des traités de coopération dans les domaines de la sécurité ou la défense.

Il n’en reste pas moins que des cadres existent, que l’UE a construit au fur et à mesure de son histoire. Le Royaume-Uni n’est pas le premier pays avec lequel le bloc va entretenir des relations.

Or, si les Britanniques commencent à obtenir un « super statut », les autres partenaires risquent vite de venir taper à la porte de la Commission en réclamant la même chose. Voilà pourquoi, jamais les Vingt-Sept ne s’éloigneront fondamentalement des modèles existants. Et cela, il n’y aucun doute que la classe politique britannique le sait, y compris ceux qui promettent autre chose.

Une élite égoïste

Mais alors, comment expliquer que l’illusion soit entretenue par des ministres conservateurs ou des élus ? Des personnes censées être responsables de la destinée du Royaume-Uni.

En réalité, tout s’éclaire à partir du moment où vous réalisez que leur rationalité est autre. Elle n’est pas construite par rapport aux intérêts de leur pays, ou des citoyens. Ils ne pensent qu’à leur survie personnelle. Si vous prenez ce référentiel, tout s’éclaire.

Comment continuer à exister médiatiquement et politiquement, alors que vous avez promis, pendant des années, des choses qui n’existent pas ? En continuant à faire de même.

Comment rester au pouvoir alors que votre parti n’a pas de position commune sur le plus grand dossier des 20 prochaines années ? En refusant de choisir, quelle direction prendre. En préférant l’unité de votre famille politique, plutôt que celle de votre pays. Et en rejetant la faute sur les Européens, jugés « inflexible » et accusés de « punir » le Royaume-Uni.

Et face à cette fuite en avant, les travaillistes sont bien silencieux. Jeremy Corbyn a toujours pris soin d’éviter de trop s’exposer sur le Brexit pour ne froisser personne, espérant un jour pouvoir devenir lui-même Premier ministre.

Il n’est pas impossible qu’à la toute fin, face à l’abime d’un Brexit sans accord, une solution soit trouvée, que tout ce petit monde monde revienne à la réalité. Mais alors, comment expliquer aux citoyens cette pièce de théâtre de plusieurs années ? Comment justifier les renoncements après tant de déclarations fracassantes ? Les Britanniques auraient le droit d’être furieux contre leur élite. Avec toutes les conséquences que cela peut entraîner. Instabilité politique, montée des extrêmes, crise de confiance, déstabilisation des institutions. Et plus si affinités.

Droit dans le mur

En tant qu’Européens, nous pourrions regarder avec cela avec dépit, voir avec sourire. Les Britanniques s’auto-détruisent, et alors ? C’est leur pays. Tout cela nous concerne-t-il vraiment ?

C’est bien tout le problème. Oui.

Sans accord, personne ne peut prédire les conséquences pour l’Irlande du Nord. Le retour des tensions, des groupes para-militaires, des bombes, de la guerre ? L’enjeu est trop important pour miser sur la chance.

Sans Royaume-Uni droit dans ses bottes, quelle crédibilité dans une coopération post-Brexit ? Il n’y a pas que le commerce qui est en jeu. Le poids du système de valeur européen dans le monde aussi, et surtout.

Brexit ou non, l’Europe a toujours besoin d’un Royaume-Uni capable de penser le monde et la réalité. Et c’est plutôt mal parti.